
10 souvenirs dAit Ali
Kenza ... Monsieur Tamment ... Tayerza ... Trane, fabor, Agadir ufella, fabor ! ... Tarwa n tmazirt ... Tafarnoute ... Princesse Hanane ... Hanna ... Des jmal à Jawal
Kenza
Il était une fois un nom et un prénom, cent fois répétés, guirlande clignotante sur lombre de tous ces dons anonymes&
Tant de cartons ouverts, arrivés de France, livres, jouets ; parfois une étiquette, le tracé dune main enfantine, «Florent, CP», «Cécile, 6ème 4»
Et puis, sous le soleil dAït Ali, une mignonne anomalie&
Un sac à dos, un livre, puis un autre, puis des dizaines, portant tous le nom dune enfant de France, aux parents généreux pour elle et pour ceux dAit Ali : Kenza Boudad.
Au début, on en a souri, joué à «oh, encore un !?», puis devant lavalanche, silence de lémotion.
Tout un carton, Kenza Boudad, des livres comme neufs, parfois dédicacés damour de «Maman», de «Mamie», pour un anniversaire ou une occasion spéciale. Les jolis jouets de la petite fille envahissent la maternelle dAit Ali, on se presse autour du trésor*, on découvre, dans une cascades de rires aigus, une poupée, un jeu de société, un chien à roulettes&
Les enfants dAit Ali veulent remercier Kenza. Mais les Boudad ont agi sans intérêt, et laissé ni adresse ni téléphone. Azekka a mené son enquête, et, avec laide des Pages Blanches, retrouvé sa trace. Les petits dAit Ali pourront bientôt rendre à Kenza la drôle de surprise quelle leur a faite. Et créer un lien de plus sur cette Terre qui en a bien besoin.
Merci Kenza !
* comme le faisait remarquer Lahoussine, « kenza » signifie « trésor » en arabe.
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Monsieur Tamment
Il arrive dans son bus scolaire jaune et blanc, soulevant un nuage de poussière ; tous les jours il conduit les jeunes dAit Ali au collège et les ramène. Il marque les arrêts prévus, sort, ouvre la porte arrière, libère ceux qui sont arrivés, referme, remonte, redémarre. Entre les taknarit (figuiers de Barbarie) piquants, sur le sable de la piste, il mène 50 à 60 élèves entassés, ballotés, vers leur avenir.
Quand je lai rencontré, Saïd venait de finir sa lune de miel, ayyour n tamment en tachelhit. Du coup, je lai surnommé Monsieur Tamment, dautant plus que cest une crème, ou plutôt, un vrai miel. Ça la bien fait rire. Le jour de son maârouf, les femmes réunies dans une vaste pièce préparaient des bassines géantes de couscous de blé ou dorge, avec beaucoup dhuile de coude pour égrèner entre les multiples cuissons. La digne épouse, drapée de blanc, riait en plissant les yeux, gracieuse reine de lassemblée.
Monsieur Tamment livre avec malice son expression fétiche, parlant des cadeaux que lon fait aux invités le lendemain du mariage : les « chameaux du mariage », et le voilà qui rit avec sa bonhommie de Père Noël.
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Tayerza ("le labour")
Une belle matinée dans le douar Ait Ali. Chemin faisant, nous apercevons au milieu dune étendue déserte, un homme et une femme, qui labourent un carré de terre. Nous coupons en leur direction. La mule, de grande taille, foule docilement les sillons, suivie de lhomme qui la guide et maintient le soc dans la terre ; la femme, quelques pas derrière, sème les grains de maïs. Nous approchons, saluons, les yeux à nus dans la lumière blanche, remettons les lunettes de soleil pour mieux voir.
La femme montre dans sa paume desséchée, une poignée de grains de maïs.
Lhomme sourit, la mule profite de la pause.
"Tu veux essayer ?" Tiens, pourquoi pas !
Le bas du pantalon remonté, les tongs qui senfoncent dans la terre souple comme de la poudreuse, je laisse lhomme placer dans mes mains, les rênes et la baguette à gauche, la pièce de bois à droite, et «Irrrrrrrrrrrr » en avant. Je nai pas assez appuyé sur le soc, qui, à fleur de terre, noppose quune faible résistance à la mule ; nous avançons à grand train, pas très droit, cest presque du ski nautique, bonne partie de rigolade de part et dautre. Heureusement que je connais le sésame «Ouuuuuuuuuuch» pour arrêter la mule.
Lhomme reprend son bien, le sourire encore plein. La femme salue timidement. La rangée de maïs qui sélèvera demain sur ce sillon au bord du champ, aura-t-elle lallure de cet épisode facétieux ?
Azekka ("demain") le dira.
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Trane, fabor, Agadir ufella, fabor ! ("le train, gratuit, Agadir ufella, gratuit !")
Une parenthèse dans la vie au douar, le temps de changer un billet davion pour retarder mon départ. Nous filons en ville. Le nouveau billet en poche et 4 jours de bonus pour profiter, cest le moment de découvrir la station balnéaire sur laquelle, paraît-il, il ny a « (Agadir), rien à dire ».
Ça tombe bien, en traversant la rue, le premier petit taxi sur lequel nous tombons est un ami, dAit Ali ; il nous propose la balade à Agadir ufella, « les hauteurs dAgadir », la fameuse colline où était lancienne ville avant le tremblement de terre de 1960. Colline sur laquelle Oudaden a enregistré un concert, jai la vidéo, pour moi Agadir Ufella cest Oudaden !
Un CD imprimé de textes en noir (CD recyclé, il y a ça dans beaucoup de taxis) se balance sous le rétroviseur. Le port dAgadir à gauche, puis la montée dans un désert de cactus étonnants, et enfin des cars, des casquettes, des shorts et des caméras : nous y voilà.
Des chameaux mâchonnent, indolents, les postérieurs repliés dans une pose de dinosaures ; ils sont parés de selles et harnachements brodés, pour la photo-souvenir.
Nous ne traînons pas, dans cette ambiance racoleuse et si loin du Maroc de notre cSur. Retour au centre-ville. Le relais Azekka à Agadir, cest le guichet du petit train qui fait le tour de la ville. Abdellah est dans sa locomotive, prêt à partir. Quelques salutations, et nous grimpons au milieu des touristes pour un tour& gratuit.
De retour à la maison, Lamya écoute le récit de Khalli et Aicha, les yeux écarquillés. Gratuit le taxi pour Agadir ufella ? et gratuit le train aussi ? ça alors !
Sa mère Fatima arrive, Lamya surexcitée lui saisit le bras, et, comme si elle avait gagné au Loto, lui raconte notre exploit : «Agadir Ufella, faaaaaaabor, Trane, faaaaaaaaabor, KOULCHI fabor !!!» (Agadir Ufella, graaaaaaaaaatuit, le train, graaaaaaaaatuit, tout gratuit !! »)
La blague est restée, et tout ce que nous faisions ou mangions était assorti dun «Ait Ali, faaaaaabor ! argan, faaaaabor !» Nous les grands, avions glissé dans un univers de conte, entre Charlie et la chocolaterie et Alice au pays des merveilles... Merci petite Lamya !
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Tarwa n tmazirt ("enfants du pays")
Le dernier soir à Ait Ali, une réunion de parents d'élèves retenait deux membres de l'asso AUAD dans la salle de réunion au centre. Avec Lahoussine nous attendions dans la voiture, dehors, le départ vers Agadir. Il faisait déjà nuit mais les enfants, en nous voyant dans la voiture, sont venus se presser tout autour.
Le jeu habituel recommençait : "Aicha manik atgit", et je répondais comme toujours "bikhir hamdulillah, manik antgam", juste pour le plaisir de les voir éclater de rire. Souvent l'un des plus grands lançait un discret "Dif Allah...", cette chanson d'Oudaden qu'on chantait chaque fois ensemble, et ils attendaient que je complète la phrase "a tarwa n tmazirt inu".
Pour tromper l'attente, j'ai sorti mon mobile; dans le noir, sa lueur bleutée nous enveloppait, Lahoussine et moi dans la voiture, et les enfants par la vitre ouverte. J'ai cherché dans mes sonneries, et j'ai lancé Oudaden "Dif Allah", justement. Eclats de rire, exclamations, puis tout le monde a commencé à chanter en coeur, plus ou moins faux, plus ou moins aigu, mais un vrai miracle de symphonie enfantine, un chant du fond du coeur.
Ensuite, un passage sur l'extrait (en boucle) de "Wa-zzinne !" d'Izenzarn, incontournable, qu'ils ont très bien chantée aussi. Quelques bruitages aussi, pour qu'ils disent le nom de l'animal : "afoullous" (le coq), "aghioul" (l'âne), mais non ! a coupé un plus grand, "ayyis" (le cheval)... le petit avait confondu, "agrou" (la grenouille), "tilifon" (!), "aydi" (le chien), "amouch" (le chat), "agdid" (oiseau) et une corne de brume de bâteau, là c'était la confusion.
A court de sons, j'ai été sauvée par Lahoussine qui a sorti son mobile, avec quelques sons bizarres puis, d'un coup, l'hymne marocain et là, grand moment, les enfants ont chanté en coeur et avec du coffre, respect ! Puis il a fallu se dire au revoir, dans le noir de la nuit, fermer la vitre sur les petites mains comme des papillons, attention au départ&
"Au revoir Aichaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !"
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Tafarnoute (le pain maison)
Elle avait dit « jaimerais bien voir la fabrication du pain.»
Ils avaient dit « les femmes se lèvent très tôt, tu dors encore quand elles sont au four, mais si tu veux, demain, elles tattendront . »
Le soleil déjà haut fait éclater le blanc des murs de la cour.
« Aicha, ashkid ! » Viens voir le pain qui cuit !
Khadija est accroupie sur la terre battue, devant le four en forme de dôme. Pour le fabriquer, on fait un tas de pierres, que lon couvre dargile. Quelques jours plus tard on enlève les pierres et la cavité donne un vrai four à chaleur tournante. Dailleurs Khadija ne pose pas le pain sur les braises, mais à côté, sur une surface plane.
Le pain cuit sur une plaque de fer. Pétri, il repose dans un linge ; les grandes galettes de pâte blanche, larges comme de grandes assiettes, sont enfournées une à une. A mi cuisson, Khadija retourne la miche déjà roussie. En tout, dix minutes suffisent, le pain ressort, un jet de valeur séchappant de son centre où lon a fait, avant cuisson, un petit trou.
Aghrom (le pain) cuit est conservé dans plusieurs plis de linge, parfois avec une couverture par-dessus. Comme un nourrisson. Normal, cest laliment de base, le bien précieux de la famille.
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Princesse Hanane

"Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l'oeil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près..."
Le renard, au Petit Prince
Au début elle n'osa pas entrer; montrait sa tête furtive dans l'encadrement de la porte, disparaissait aussi sec.
"Hanane, ashkid !" Le grand frère Mohamed l'a invitée à s'asseoir. A bonne distance elle est restée, un peu, à regarder parler les grands.
Puis on m'a conviée auprès des femmes. Dans une autre pièce, elles m'attendaient, devisant gaiement contre les coussins; un tableau coutumier dans les maisons marocaines. Plusieurs générations, visages voilés, un peu mystérieux - ce qui m'a valu de ne pas reconnaître une femme que j'avais vue ailleurs, la veille ! - mais tellement chaleureux.
Celle qui parle français joue les interprètes; passés les premiers échanges, mon maigre vocabulaire berbère me laisse sur ma faim.
Mais il y a Hanane, assise contre sa mère, à ma droite. Qui se cache dans ses petites mains, qui rit sous cape. Nous nous regardons puis elle tourne la tête bien vite. Le jeu de "je te regarde en cachette seulement" commence; elle rit aux éclats; recommence sans se lasser.
Ma main repose sur un coussin qu'on m'a glissé en accoudoir. Et tout en parlant, je vois la sienne, comme un chat, avancer prudemment vers moi sur le tapis. Quelques centimètres, je tourne les yeux, elle bat en retraite. Puis attend patiemment l'occasion de recommencer. Je trace une ligne sur le tapis, frontière de part et d'autre de laquelle nous jouons les araignées folles. Elle rit encore.
Maintenant, elle sourit, les yeux calmes. Nous jouons à empiler nos mains, chacune son tour, jusqu'à la bataille; aux comptines où l'on se tape dans les paumes, danses éternelles des jardins d'enfants où ma mémoire se pose.
Nous repartons. Le lendemain je donne à Mohamed un modeste cadeau pour sa petite soeur. En réponse, il me rapporte un ours en peluche rose, cadeau de la petite. Impossible de refuser; qu'à cela ne tienne, princesse, la prochaine fois c'est mon tour...
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Hanna (le henné)
On m'a dessiné de nouvelles lignes de la main, toutes de fleurs et de chemin
Que je dois suivre...
Le premier soir... quelques heures avant, l'aéroport, les voyageurs pressés, les bougonnements automatiques de mes compatriotes; quelques heures après, le calme d'une soirée en famille, dans la maison entourée de maïs et de luzerne.
"Ma soeur propose de te faire un henné, tu es d'accord ?"
Oui. Au cours de mes voyages, je n'ai jamais voulu des tatouages à touristes, abrégés pour quelques dirhams, place Jemaa el Fna ou ailleurs. La, choukran. Mais ce qui vient du coeur du Maroc, je l'accepte volontiers.
Fatima nous installe sur les coussins, et retrousse mes manches. Lamya sa fille, les yeux grand ouverts, est aux premières loges pour n'en pas perdre une miette.
C'est froid; la pâte verte sur le dos de la main dessine des floraisons légères, du poignet au bout des doigts. La ligne n'hésite pas, Fatima a du talent. Je bouge un peu. "ça pique?" demande Fatima, traduite par son frère. Pique? Non, ça chatouille plutôt. Pourquoi, ça devrait piquer? Quelques minutes plus tard, je saisis; ça commence à picoter puis à brûler vraiment. C'est normal, me dit-on, en me soufflant gentiment sur les mains. Lamya y va avec application, tout en me regardant; merci, ça va, je crois que je vais m'en tirer ! Le henné se faufile sous la peau, il veut élire domicile, survivre à l'eau, aux crèmes, au soleil...
La paume, les doigts, les côtés, me voilà avec un gant de dentelle brune et princière. Superbe; on tourne, on retourne, on admire sous toutes les coutures. Et maintenant? Maintenant il faut que ça sèche; tu ne dois rien toucher, ni poser les mains. Voilà qui est pratique : les mains en l'air ! Se gratter avec le poignet, boire dans un verre qu'on penche pour vous, soudain dépossédée de ce qu'on ne savait aussi essentiel.
Heureusement, avant d'aller dormir on ôte l'épaisseur, pour découvrir le trait tatoué dans la peau, cette fois, plus clair que la pâte séchée.
ça colle encore un peu, mais ça n'empêche pas de dormir...
Le lendemain, dans le demi-jour de la chambre, surprise ! comme un matin de Noël, des cadeaux autour du lit : s'éveiller au Maroc, et voir ces fleurs de henné devenues sombres avec la nuit.
Lamya bouge de l'autre côté de la chambre; j'agite les mains vers elle, regaaaarde ! Elle fait pareil.
"Bssahtek lhanna Aicha!" me diront ceux que je rencontre. "Bssahtek lmaghrib", plutôt ! *
*"à ta santé le henné, Aicha"
**"à ta santé le Maroc"
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Des jmal à Jawal (des chameaux à Jawal)
Il faisait nuit sur le chemin. Les écrans bleutés de nos portables jouaient les torches de fortune, projetant à peine un halo sur le sable. Mais, en compagnie d' Aznzar ("rayon"), Itri ("étoile") et Asafunss ("son flambeau"), nul besoin de lumière...
Nous marchions tous les quatre en rang, tranquilles dans l'air chaud, quand soudain Aznzar m'a arrêtée : "Regarde, les dromadaires sont là !" Nous les avions vus passer le jour même, longue caravane brune sur l'horizon.
Mais là, je ne distinguais que le noir... Ah si ! plus près, les silhouettes, oh, si hautes !, se découpent au clair d'étoiles.
L'un d'eux nous barre presque la route, réminiscence de la Chevauchée atlantique - près d'Essaouira, nous devions retenir nos chevaux le temps de chasser du chemin un chameau peu pressé. Nous le contournons prudemment.
En plus de torches, les portables font également office de boîte à musique; je lance Oudaden, Izenzarn, mythiques groupes berbères qui servent de sonneries. Aznzar réplique avec Amel Bent, "Ma philosophie". Puis Bzzzzz... qu'est-ce que c'est? Un bip. Un bip ??
Un bip, c'est une vraie coutume à Aït Ali. On compose le numéro de quelqu'un, on laisse sonner une fois, on raccroche. Pourquoi ? Mille raisons : lui dire qu'on pense à lui, le saluer, confirmer qu'on a eu son message, lui dire qu'il est en retard et qu'on l'attend, ... ou tout simplement répondre à son bip !
C'est gratuit, ça ne mange pas d'unité sur la carte Jawal (qui fond comme neige au soleil dès qu'on parle deux minutes; un vrai Marocain a toujours sa carte Jawal vide, et vous appelle d'une cabine ;-)
Le jour, la nuit, les Aït Ali, ou "Aït el Bip", se bipent à qui mieux mieux; et savent le sens de chaque bip comme ma mère disait d'une sonnerie du téléphone "c'est ton père je reconnais sa sonnerie!"
Nous avons laissé Itri à son embranchement entre les figuiers de barbarie, et Aznzar au sien un peu plus loin. Quelques minutes plus tard, Bzzzzz, il nous bipait. Pour dire bonne nuit.
PS : et si la personne décroche ? mais non, on sait. ça ressemble à un bip, ou alors c'est un bipeur qui appelle, on attend sagement deux sonneries avant de décrocher. Problème, le jour où il veut vraiment vous parler, vous êtes là à regarder l'écran du téléphone, les bras croisés.
Aicha à Paris, octobre 2005
A SUIVRE !!