Inch'Allah
GHESSAT, 1450 m d'altitude, est située au Nord-Est de Ouarzazate, et plus précisément à 24 kilomètres de la route P32 qui relie Skoura à Ouarzazate. Pour y accéder, on emprunte la belle route goudronnée (...) toute neuve, mais qui n'en est pas moins sinueuse. 
Comme toujours, on doit éviter à chaque minute vélos, mobilettes, en plein milieu de la chaussée, en espérant qu'ils n'arrivent pas en même temps qu'une voiture en sens inverse. Jeux de la route et du hasard... Aucune signalisation sur ces véhicules légers, ni feux ni catadioptres. Et quand en face un camion arrive plein phares, on a toutes les conditions !
Ghessat regroupe plusieurs douars, dont celui de Zaouia.
Ici la sécheresse des dernières années a fait des dégâts : ce n'est qu'avec les pluies de 2004 que les vergers ont reverdi. Dans les jardins soigneusement entretenus, les fèves côtoient la menthe si petite mais déjà odorante, l'orge, les plantes à fourrage. Mais il n'y a plus d'ânes, et les bêtes se font rares. L'ancienne source est tarie, la nouvelle fait l'objet de tous les soins.
Certaines kasbahs et terrains sont laissés à l'abandon par des propriétaires partis tenter leur chance en France, au Canada...
Traditions
Au matin, la maisonnée est déjà toute agitée, chacun vaque à ses occupations : départ à l'école, lessive énergique, confection du pain. Seul le chat trône au milieu du patio, face au soleil, les yeux fermés.
Le soleil éclabousse les cailloux, la maison, il affute les cimes enneigées de l'Atlas qui couronnent l'horizon. Il a beaucoup neigéces derniers jours, on sent le froid dans la vallée.
A Ghessat rien n'a bougé, ou presque, depuis des siècles. Tout est étonnamment rassemblé, dans un mouchoir de poche : le carré d'orge dans le jardin, l'eau du puits, le four qui fusionne ces éléments pour faire le pain.
Jamila prépare justement la pâte du pain (aghrom, en berbère.)
Voici que le four est chaud, ses braises rougeoyantes. Aujourd'hui c'est le taffanourt, le pain cuit sur les graviers brûlants. La pâte est étendue sur une plaque ronde et étirée comme la peau d'un tamtam. La fumée, épaisse et grise, pique les yeux. Les murs de la pièce, de bas en haut, sont recouverts de suie.
On me fait signe de ne pas m'adosser et je mime un trait de khol sur l'oeil. "Makyaj" me répètera-t-on avec amusement toute la journée. Dix minutes plus tard nous repartons, gourmands, avec un lambeau de pain chaud, délicieux.
On me montre, derrière le four, un enclos dans lequel bêlent quelques moutons, fierté de la famille. Je pense aux tapis berbères que produit la famille à longueur d'année.
A table
On entre dans la longue pièce, dont la fraîcheur contraste avec la sécheresse extérieure. A gauche une zone bétonnée, où gisent chaussures, baskets, mules et babouches. A droite un espace entièrement recouvert de tapis de laine berbères, colorés et accueillants. Le pied s'y enfonce avec délice. On s'asseoit contre les murs, quelqu'un s'empresse de vous placer un bon coussin dans le dos, c'est moins froid et plus moelleux. Puis on apporte la table, ronde, haute de 40 cm sur ses pieds. C'est l'heure de l'"Atây". Atây, dima : le thé, toujours.
A l'heure du repas, quelqu'un passe avec une bassine au couvercle troué, sorte de lavabo portatif. On vous verse sur les mains, avec une bouilloire, de l'eau chaude. parfois il y a un savon, parfois non. Le rituel se répète après le repas, en cas de tajine. Arrive le tajine en question, fumant, posé sur un dessous de plat en cartons d'oeufs ou en paille tressée. Il bouillonne encore. Le pain arrive en même temps, soit le pain rond (Khobz) dans des sacs plastiques noirs, soit le pain rural berbère, tannourt ou taffanourt, dans une grande corbeille tressée, bien à l'abri sous le linge. Mis en lambeaux, il atterrit en petits tas devant chaque convive. Munitions berbères... La viande, bien cachée sous la montagne de légumes bigarrés, n'attend que l'attaque des petites mains pour révéler sa tendresse. Aux Roumis qui ne savent s'en débrouiller, les locaux, avec bienveillance, coupent lestement des petits morceaux qu'ils poussent du côté des intéressés, avec la même injonction, toujours "Kouli" ("Mange".) Dans la famille Alahyane, on procède un peu différemment : la viande est conservée à part et on en sert une part à chacun, sur son pain.
Hammam
Après ce bon repas, on me propose le hammam. Pas question de refuser, il a été préparé juste pour moi ! On m'accompagne à la lumière d'un Butagaz. Après une première pièce, voici une salle intermédiaire, sorte de vestiaire bien équipé en porte-manteaux. Il y fait déjà une chaleur incroyable, sans doute gardée intacte par les bâches de plastique qui calfeutrent la porte d'entrée.
Au coeur du hammam, la température est encore plus tropicale. Des bougies, disposées tout autour, créent un clair-obscur d'une autre époque. La grande bassine d'eau chauffe sans relâche, et on en mélange un peu avec l'eau froide... température idéale difficile à composer.
Solidarité 
Les enfants se rendent à l'école, à pied ou en vélo. Les plus petits errent autour des maisons, cheveux hirsutes, sandales éclatées, chaussettes crasseuses. Les soins apportés à chacun sont pourtant méticuleux mais quand on a si peu... L'eau, on la prend au puits, et on la boit, à table, dans un pichet qui passe de main en main. Ce n'est que pour les Roumi (Européens) que l'on sort la bouteille d'eau minérale Sidi Ali. Ou bien, quand on part en vacances, l'eau des autres régions ayant une composition bactériologique différente.
La maman d'Abdeslem s'occupe depuis des années de femmes enceintes et de jeunes mères. C'est elle qui les accompagne dans ce parcours du combattant que représente une grossesse dans un village du Sud Marocain. Jusqu'en 2001, L'UNICEF était sur le terrain mais les voilà partis vers d'autres destinations sans doute plus démunies. La mère d'Abdeslem ne garde en souvenir que la grande trousse à pharmacie "UNICEF" dans laquelle gisent quelques maigres reliques, compresses, outil pour nouer le cordon ombilical.
Son fils aimerait qu'elle arrête cette activité qui lui prend du temps, de l'énergie, et engage sa responsabilité en cas de problème. Mais qui d'autre prendrait le relais ?
Une maternité va être construite à Ghessat, les travaux viennent tout juste de commencer.

Transport local
Ici, en matière d'auto-stop, on ne fait pas dans le détail : pickup, camion, car, mobilette, tout bon chauffeur vous poussera de quelques kilomètres. Pas de place à l'avant? Allez avec les chèvres ou l'orge à l'arrière, makain mouchkil, vous arriverez en même temps que tout le monde !
Quand Redouane vient nous chercher à Ghessat, toute une partie d'Ait Alahyane profite du voyage : Jamila et Khadija, toutes parfumées et maquillées, ainsi que la petite Fatima-Zahra, endimanchée elle aussi, grimpent dans le minibus.
Quelques kilomètres plus loin, nous stoppons au milieu de la route déserte bordée par des champs en sommeil.
Sur la gauche, un petit sentier marqué par un panneau : "TIMTDIT, 2 kms". Embrassades, remerciements de part et d'autre, et voilà la petite troupe qui s'engage sur le chemin de terre, le pas léger. Même Fatima-Zahra semble danser. Ils marchent en ligne, vers l'horizon nu; je regrette la photo de leurs silhouettes de dos, sur fond d'immensité.