Galerie de portraits... de marocains inconnus !
Abdelkader - - - Aguida
AbdelKader
Il arrive sur son VTT rose, en silence, forcément. Il salue, en rigolant, toujours.
Quand on lui donne un rendez-vous, mieux vaut ne pas être en retard. Il se souvient des jours, qu'il compte à partir du souk (le lundi à Skoura.)
Il ne parle qu'en "a" : "kabacha" c'est le mouton, "matasha", la tomate,"zaana", belle, "nacha", quoi, et "galaka", elle a dit. Du coup, il y a des mots, plus que d'autres, qui lui réussissent : les mots en "A". Lui, n'aurait pas de mal à lire l'arabe sans les voyelles...
Pour lui apprendre le prénom de quelqu'un, il faut faire référence à son répertoire : s'il connaît un Hassan, lui mimer le personnage (une moustache, maigre comme un clou, ou bien il est peintre) et lui expliquer que c'est le même prénom. Le sien, c'est "Rabakata".
Quand il s'agit d'un prénom qu'il ne connaît pas, trouver un prénom ressemblant, et s'en contenter. Saadia au lieu de Céline, finalement, c'est kif kif !
Abdelkader a beau être muet, il n'a pas la langue dans sa poche : thé trop fade, biscuits rances, soignez votre accueil ou il vous le rendra ... à coup de "*****" (suite de syllabes marmonnées sur un ton désapprobateur, et signifiant peu ou prou "déjection")
C'est un sacré renard : il attend que quelqu'un de l'assistance allume une cigarette, pour en demander une (ça lui évite d'avoir à mimer qu'il veut une cigarette.) Et quand il s'en fait offrir une, ou deux, il les cale pour plus tard dans la poche de sa chemise... qui en contient déjà une collection.
Il assiste aux conversations, rit aux bons moments; ce rire, explosion jubilatoire qu'il expulse... Il réagit à propos, a l'air de tout comprendre. Mais comment fait-il ? Sixième sens ? Sens aigü de l'observation ? Rien n'échappe à son attention ni à sa mémoire, c'est une question de survie sociale. La lèvre un peu tremblante, il "écoute" attentivement, lit sur les lèvres, en arabe du moins.
Quand il n'est pas d'accord, on ne discute pas : "Baa-baa-baa-baa" fait-il, balayant l'idée d'un geste de la main.
Mais quand ça lui plait, ses yeux brillent et il articule "Ma-za-kha" (Mezian ?) en embrassant le bout de ses doigts.
S'il arrive si bien à comprendre et être compris, d'une étrangère non arabophone aux référents culturels si éloignés, il faut le voir en famille. Un vrai chef d'orchestre : le profane n'a rien vu, mais sa fille s'est levée pour aller chercher ce qu'il a demandé, son fils a répondu à sa question en un éclair, et lui regarde son petit monde avec des yeux sereins. Si vous croisez un jour Abdelkader, sur les chemins de la palmeraie de Skoura, arrêtez-vous quelques minutes, quelques heures, le temps que vous voudrez pour faire sa connaissance. Vous n'en trouverez pas deux comme ça sur Terre...